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Mushotoku est un terme en Zen signifiant « sans calcul ni esprit de profit ».
C’est dans notre pratique une invitation à ne pas se faire happer par les motivations d’argent et de reconnaissance sociale, une invitation à rester au plus proche de notre première nécessité, montrer un cœur à nu, créer un art brut et sans artifice à partir de ce qui traverse notre présent intime et politique.
Warai signifie « Rire ».
Mushotoku-Warai est la continuité du groupe Krivitch, compagnie active de 2006 à 2014.

Mushotoku-Warai est en compagnonnage avec le théâtre du Beauvaisis Scène Nationale de l’Oise.


Maintien du désordre.  (in : Revue Théâtre/Public – Présences du pouvoir)

Il venait de passer l’après midi sur la plage. À laisser ses pas se faire guider par l’attraction des matières, des roches, des algues, des dégradés de verts, de rouges et de bruns, par les changements du ciel, les reflets sur la mer, par les étendues de sable dénudées par la marée. Et toujours comme musique le vent. Et cette phrase pour curieuse compagnie : Heureusement le temps ne donne jamais raison à l’injustice*. À nouveau il avait fait l’expérience de l’absolue clarté. Il appelait ça lumière blanche. Une dissolution dans le présent. Le mental s’était tu. Apaisé. À nouveau il avait fait l’expérience d’une simple présence au monde. Relié. Aimant. Immense. Un état de paix et de félicité. La première fois qu’il avait vécu ça il s’en souvenait parfaitement. A douze ans, au pied d’une cascade perdue au fin fond du Québec, s’approchant du bassin en traversant la bruine il avait senti cette force. Et il avait pris peur. Vraiment. Au pied de la cascade il avait brusquement reculé. C’était alors trop grand pour lui. Pendant longtemps ça avait été trop grand pour lui. À vingt ans il fardait la simplicité de ces instants suspendus sous la grandiloquence de quelques mots de Dieu. De bavardages métaphysiques. Maintenant il savait que c’était en fait bien plus immédiat. Bien plus accessible. Bien plus modeste. C’était quelque chose qu’il avait aussi pu goûter en usant de certaines drogues. Et à chaque fois tout devenait clair. Si clair. Aussi brillant et vivant que la texture d’un cours d’eau en montagne. Finalement tout était fait pour faire accepter aux populations que la plupart ne gagneraient jamais en une vie ce qu’une poignée d’autres gagnait en une heure. Remontant à pieds par la route sa tête se remit en marche. S’invitèrent encore et pour la millième fois les mêmes questions : Qu’est ce qu’ils en retiraient ? Comment s’arrangeaient ils ? Comment pouvaient ils croire que le jeu en valait vraiment la chandelle ? Plus jeune il avait lui aussi, assez maladroitement d’ailleurs, pu jouer à ce jeu. Au jeu de la reconnaissance financière et symbolique. Il avait lui aussi rêvé de théâtres nationaux et de budgets conséquents. Lui aussi avait été éduqué pour. Très tôt il avait été habitué à vivre au sein d’une drôle d’humanité. Dans la caserne les adultes mâles se définissaient comme inférieurs ou supérieurs hiérarchiques. Son père avait une place élevée dans la chaîne de commandement. On le saluait plus souvent que lui ne devait saluer. Et même si notre nature première est d’être libre et de vouloir l’être, nous prenons facilement un autre pli quand l’éducation nous le donne. Tout peut devenir naturel à l’homme en s’y habituant*. Le jeu l’avait attrapé très tôt, sans qu’il s’en rende compte. Puis il avait doucement rongé son esprit critique et son libre arbitre. Qu’est ce qu’il en avait retiré ? Comment s’était il arrangé ? Comment avait-t-il pu croire que le jeu en valait vraiment la chandelle ? Il arrivait maintenant à la grande maison où les amis habitaient.

– On sort la barque pour aller remonter les casiers, tu veux venir ?

– Les casiers ?

– Pour les crabes tu sais, on a souvent des araignées ça nous arrive même d’avoir des homards.

– Mais carrément ! Avec plaisir !

– Prends toi une combinaison. On se retrouve dans un quart d’heure au bateau ?

– Super ! Merci mon pote !

Supérieur ou inférieur, connu ou ne pas être connu, dominant ou dominé tout ça en défendant l’art et la culture telle était la question. Pendant longtemps il avait partagé les mythes et les illusions de son milieu, voulant propager la beauté, en tout cas une certaine version de la beauté, du haut vers le bas. Il avait appris et il l’avait cru qu’il devait apporter, par une curieuse théorie du ruissellement culturel, l’intelligence aux foules. Il avait appris et il l’avait cru qu’il devait participer à une mission d’éducation des masses. Il s’était cru au-dessus des autres, tout en se croyant de gauche. Il avait appris et il l’avait cru, qu’on pouvait être du coté du peuple tout en ayant peur de le fréquenter. Il avait appris et il l’avait cru, qu’en tant qu’artiste on pouvait être résistant sans avoir besoin de lutter, militant sans avoir besoin de s’engager, respectable sans avoir besoin d’être cohérent. En même temps que son école de théâtre il s’était payé ça. Ça faisait partie du package. Les gens qui naissent dans la servitude puis qui sont élevés et nourris par elle ne se posent pas plus de questions. Ils se contentent de vivre comme ils sont nés.* Pendant toutes ces années ne s’était proposée à lui que la possibilité d’une réussite matérielle et symbolique solitaire. Qui faisait les places ? Sur quels critères ? Qui finançait qui et pourquoi ? Il savait bien que certains et certaines continuaient comme ils pouvaient dans d’obscures banlieues ou de revigorantes campagnes à défendre des projets courageux, et il se questionnait d’autant plus sur ces managers de PME culturelles qui donnaient le sentiment de s’être orientés vers l’art parce que c’était quand même plus sexy que de vendre des fenêtres. Car en vérité s’approcher du pouvoir est ce que c’est autre chose que s’éloigner de sa liberté ? Et embrasser sa servitude ? * Artiste il l’était peut être en tout cas il était tout sauf un révolutionnaire. Par son absence de capital familial, le jeu des hiérarchies, le chantage salarial, la concentration des budgets, les conservatismes, l’institutionnalisation de la précarité, il était tout sauf un révolutionnaire. Il était bien plutôt un prolo de l’art. Pas du tout en position pour pouvoir l’ouvrir. Devant accepter les humiliations. Ou acceptant de supporter des humiliations, pour quelques miettes d’argent public, pour le rêve d’une reconnaissance future, où il serait enfin lui-même connu dominant et supérieur, grâce à l’art et la culture, mais toujours pas en paix, et toujours pas heureux. Qu’ils se dégagent un instant de leur ambition et de leur avidité ceux-là , qu’ils se considèrent eux-mêmes qu’ils se regardent qu’ils se scrutent ces ambitieux, ils verront clairement que ces ouvriers et ces employés qu’ils méprisent et qu’ils traitent comme des cerfs et des larbins, ils verront que tout ceux-là ces gens modestes si malmenés sont bien plus heureux qu’eux et en quelque sorte plus libres.*

En relevant les casiers ils avaient trouvé des homards. Deux magnifiques homards bleus. Ils avaient rejeté les araignées. On lui avait expliqué qu’à cette période de l’année elles venaient juste de terminer leur mue. Toute leur énergie étant passée dans cette régénération, elles n’avaient plus de chair et devaient se reconstituer. On remonta les casiers à bord. C’était la dernière sortie de la saison. Évidemment le moteur cala. Ou ne voulu plus démarrer. Ils restèrent tout les cinq sur la barque à cent mètres du bord. Sur une mer verte. Dans un silence entrecoupé de rires. Ce soir à la maison il y avait une réunion. Alors on s’imaginait faire la réunion à la dérive (;-)). Dans ce pays où comme son ami Irlandais aimait à lui dire « on aime tellement les idées » il avait eu la chance de rencontrer une poignée d’hommes et de femmes, souvent très jeunes, qui dans la réalité tentaient, au jour le jour, de mieux faire, de résister, de s’engager, d’être cohérent, et pas seulement dans les mots. Ce n’était pas toujours simple et ce n’était certainement pas idéal. Mais ils aimaient la réalité. Le monde était tel qu’il était. Alors à l’intérieur de ce monde là ils tentaient d’organiser d’autres espaces, d’autres manières de faire. Bien sûr tout cela ne faisait pas « mouvement de masse », tout cela ne faisait pas « mouvement politique de masse ». Bien sur. Pas encore ? Ce n’était qu’un début. Mais alors que depuis vingt ans en tant que praticien de théâtre il avait pu bouffer à toutes les sauces les impasses de l’engagement et des représentations de l’humain dans ce qu’il avait de plus sombre, il se demandait pourquoi, alors que quelque chose frémissait, pourquoi alors que tant de jeunes hommes et de jeunes femmes tentaient de reprendre leur vie en main, alors qu’ils avaient justement besoin de portes voix pour redire à nouveau et avec des mots frais : 1 : Que ce que l’homme fait il peut le défaire. 2 : Que la lutte paie. 3 : Que la lutte paie et que seule la lutte paie. Il se demandait pourquoi ce frémissement n’atteignait que très peu les acteurs de son milieu ? Et pourquoi bon nombre de ces acteurs continuaient à en nier l’existence ? Par mauvaise habitude ? Par conformisme chrétien ? Par consensus dépressif ? Ou par intérêt de classe ?

Sans s’en rendre compte pendant des années il avait lui aussi fait du maintien de l’ordre. Désormais ça il l’avait compris. Il était maintenant temps de tisser des amitiés réelles.

Ludovic Pouzerate

* Extraits de Éléphants, adaptation du discours de la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie par Ludovic Pouzerate.